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VIES MINUSCULES, de PIERRE MICHON

Pierre Michon nait en 1945 dans la Creuse, fait des études de lettres à Clermont-Ferrand, voyage, vit sans profession et parfois sans logis. Il se lance dans la littérature vers la quarantaine pour une dizaine de livres

De son œuvre méconnue bien que primée, on retiendra « Vies minuscules » et son style haute époque, qui tire son envol de la musique des mots qu’il écoute avant de les écrire, qu’il sculpte dans la phrase pour en faire un livre. Une dizaine de courts récits forment la trame de sa jeunesse avec des femmes porteuses de la mémoire, sa grand-mère pittoresque à qui il doit sa vocation d’écrivain. Puis les pesanteurs de la terre, l’alcool de père en fils et l’absence des mots. Ces vies sont petites car anonymes mais elles trouvent leur grandeur grâce au souffle de l’écriture de Pierre Michon. Mais ces récits sont-ils bien l’objet du livre ? Ne sont-ils pas avant tout le support de l’accomplissement de la langue, la vraie ambition de l’auteur ?

La paroi du texte est parfois raide, concentration requise, mais le bonheur est grand quand on arrive en haut. Mais mieux vaut un extrait qu’un long discours :

« Claudette était normande, j’allais donc en Normandie : les seules lois d’une exogamie fantaisiste sont assez fortes pour me faire changer de place. A Caen, on m’installa au premier étage d’un pavillon de fonction, parmi les livres et les arbres d’un parc agité aux fenêtres, gros de pluie atlantique. L’un d’eux, un chêne évidemment, quoique soumis à la commune averse, était plus disert que les autres ; il avait un passé, ce qui est une manière d’avoir nom et langage : à son pied, me dit Claudette, Charlotte Corday avait jadis fait vœu de tuer le tueur de rois avant de s’éloigner en petit fichu dans l’aube mouillée d’Auge, vers la mort d’un autre et la sienne, le couperet et le salut. J’attirai Claudette, l’embrassai, lui touchai la gorge ; j’imaginais ce faisant Charlotte, démente et raisonneuse, son mince paquet de voyage noué en mouchoir, obtuse, entretenant l’obtuse écorce d’histoires décousues de reines profanées, de massacres en septembre, de poignards et de mandat divin : comme un auteur, pensais-je, qui ne sait de quoi il parle ni pour qui, mais s’autorise de la profération de mots creux pour réclamer des cieux un statut unique, et dans la mort désastreuse, l’assomption d’un nom mémorable. L’arbre aveugle ruisselait »

Extrait de « Vies minuscules »

EB

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