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1973-2021. Pleure ô pays bienaimé



1973. Les routards succèdent aux soixante huitards, du moins les plus aventuriers d’entre eux. Ils partent à la recherche d’eux-mêmes dans les moiteurs de l’orient ou les substances hallucinogènes. En ligne de mire un pays au nom qui claque comme un drapeau : l’Afghanistan. Il rayonne de ses légendes: le bouskachi, activité sauvage qui plonge dans la nuit des temps. Elle rassemble des centaines de cavaliers qui luttent pour ramasser la carcasse d’une chèvre décapitée et la déposer au-delà d’une ligne, dans la furie des galops et les empoignades viriles. Certains y consacrent toute leur vie et leurs maigres avoirs. La Kyperpass, défilé montagnard entre l’Afganistan et le Pakistan où l’empire britannique s’est brisé plusieurs fois dans sa quête d’un nouveau trophée colonial.. L’Hindou-Kouch contrefort géant de l’Himalaya culminant à 7000 mètres, refuge inviolable des résistants afghans face aux tentatives avortées de mains mises étrangères. Trois voies pour poursuivre sa route vers l’Orient : la « route du nord », une piste qui longe la frontière soviétique et traverse la vallée du Panchir, refuge du regretté commandant Massoud ; « la route du centre » accessible aux seules caravanes de chameaux, et la « route du sud », la seule bitumée, sur laquelle brinquebalent des camions bariolés et des autocars hors d’âge remplis de poules frayant avec les chèvres entre les jambes d' Hazaras et de Pachtouns armés . Au milieu de cette mêlée barbare, une poignée de jeunes occidentaux pliés en deux par la dysenterie.

Période rugueuse mais bénie où la paix régnait. Nous trempions nos envies d’ailleurs dans Le silence du désert et la rythme lent des nomades. Bien sûr la dignité et le calme apparent de ce peuple de montagnards masquaient la pauvreté et la violence. Mais nous n’y voyions que du folklore et dans notre innocence traversions le monde sur nos semelles de vent.

2021. Les regards des femmes et les jupes courtes ont déserté les rues de Kaboul, les bouddhas de Bamyan, géants placides et chefs d’œuvre de l’art gréco- bouddhique, ont été dynamités par les islamistes. Il y a vingt ans déjà. Il en est de même du musée de Kabul dont les œuvres de cet art étrange ont été détruites par des talibans exaltés. La mythique « route du nord » est devenue une quatre-voies financée par les soviétiques. Ceux qui pourraient redresser le pays consacrent leur énergie à le fuir. Les talibans traquent les derniers restes de liberté au fond des abris en torchis, debout dans leur pick ups et kalachnikov à l’épaule. La pauvreté est devenue misère. Comble de l’horreur, des familles vendent leurs bébés pour nourrir leurs autres enfants. Les talibans disent que c’est une pratique ancestrale. Un mur d’obscurantisme est construit pierre par pierre. L’avenir a disparu mais la vie toujours guette son tour.

Pleure ô pays bien aimé.


Edouard BERLET


(1) Titre emprunté au roman de l’écrivain sud-africain Alan Paton


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